Régime Écossais Rectifié

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La Très Sainte Trinité et le Régime Écossais Rectifié

In Christianisme, Doctrine, Elus coëns, Franc-maçonnerie, Jean-Baptiste Willermoz, Philosophie, Régime Ecossais Rectifié, Réintégration, Théologie, Théosophie on 6 novembre 2016 at 17:41

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L’Unité divine est désignée dans les rituels du Régime rectifié,

par ses facultés créatrices de

« Pensée »,« Volonté » et « Action »,

facultés adorées sous les Noms de « Père », « Fils » et « Saint Esprit ».

La question de la « Trinité » au sein du Régime rectifié, occupe une place centrale, pour ne pas dire fondamentale, puisque, comme il est connu, le système fondé par Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824) lors du Convent des Gaules (1778) à Lyon, se situe clairement, dans une affirmation trinitaire explicite dont l’adhésion est même une condition impérative pour en être membre, les travaux de l’Ordre intérieur étant placés sous les auspices du « Père, du Fils et du Saint-Esprit qui sont trois en Un ».

Mais avant que de s’imposer de façon si claire dans le système initiatique qui réforma la Stricte Observance, il aura fallu que Willermoz corrige la position de Martinès de Pasqually (+ 1774), qui ne se contentait pas de dire que l’essence divine est « quaternaire », ou plus exactement « quatriple », mais surtout se refusait d’admettre une distinction de trois personnes au sein de Dieu, ce qui apparente la conception martinésienne à du « modalisme », hérésie qui posait la seule réalité unique de Dieu en refusant toute distinction en son sein de trois personnes différentes.

a) Position non-trinitaire de Martinès de Pasqually

Martinès en effet, semble n’avoir jamais pénétré le mystère trinitaire et même s’en scandalise : « Il nous a été enseigné (sic), écrit Martinès, que Dieu était en trois personnes, et cela parce que le Créateur a opéré trois actions divines et distinctes l’une de l’autre en faveur des trois mineurs (…) Ces trois personnes ne sont en Dieu que relativement à leurs opérations divines et l’on ne peut les concevoir autrement sans dégrader la Divinité, qui est indivisible et qui ne peut être susceptible, d’aucune façon, d’avoir en elle différentes personnalités distinctes les unes des autres. S’il était possible d’admettre dans le Créateur des personnalités distinctes, il faudrait alors en admettre quatre au lieu de trois, relativement à la quatriple essence divine (…). C’est par là que nous concevons l’impossibilité qu’il y a que le Créateur soit divisé en trois natures personnelles.» (Traité, 182).

La position ici soutenue relève de l’unitarisme (voyant dans la Trinité trois modalités d’expression : Pensée, Volonté, Action et se refusant à la distinction des Personnes), que Willermoz ne pouvait admettre.

Résumant les erreurs de Martinès de Pasqually, Robert Amadou (+ 2006) écrivait donc : « Martines n’admet pas le dogme de la Trinité, car Dieu est un et son essence quaternaire. Lorsqu’il nomme le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ce sont pour lui trois fonctions en trois facultés – respectivement l’intention, la pensée et l’action -, non point des hypostases (pour utiliser le synonyme technique de Personnes ). Il personnifie les trois fonctions de la Divinité, mais en catégories et en termes d’angélologie, la démarche est typique du judéo-christianisme […] Le dogme de la Sainte Trinité, tel que les conciles oecuméniques l’ont défini, de même que celui de l’Incarnation, Martines n’en a pas connaissance. » [1]

b) Examen de la question de la Trinité

Cette difficulté importante, a fait l’objet d’une analyse développée dans « Les élus coëns et le Régime Écossais Rectifié », livre publié par Jean-Marc Vivenza en 2010, dans un appendice intitulé : «La Sainte et Indivisible Trinité »,  auquel il est utile de se référer lorsqu’on veut aborder sérieusement ce sujet complexe.

Voici ce que l’on apprend, et ce qui est exposé dans cette analyse :

 « Dans un passage de son Traité, Martinès écrivit parlant de Dieu : « S’il était possible d’admettre dans le Créateur des personnalités distinctes, il faudrait alors en admettre quatre au lieu de trois, relativement à la quatriple essence divine qui doit vous être connue… » (Traité, § 182) Un tel discours, qui semble surgir de l’hérésie modaliste, était évidemment difficilement recevable par Jean-Baptiste Willermoz, et il n’est pas surprenant que souhaitant corriger Martinès, c’est en premier lieu sur sa conception trinitaire qu’il fit porter ses immédiats et principaux efforts, afin de ramener la doctrine de la Réintégration à une conformité théologique exempte de toute trace d’hétérodoxie. Il réalisera ce projet, dès l’ouverture des Leçons de Lyon – attitude qui laisse supposer une certaine détermination et réflexion antérieure longuement mûrie – soulignant : « Le tableau des trois facultés puissantes innées dans le Créateur nous donne en même temps une idée du mystère incompréhensible de la Trinité : la pensée donnée au Père, 1, le verbe ou l’intention attribuée au Fils, 2, et l’opération attribuée à l’Esprit, 3. Comme la volonté suit la pensée et de la volonté, de même le verbe procède de la pensée et l’opération procède de la pensée et du verbe dont l’addition mystérieuse de ces trois nombres donne également le nombre sénaire, principe de toute création temporelle. Vous reconnaissez par cet examen trois facultés réellement distinctes, et procédant les unes des autres, et produisant des résultats différents, et cependant toutes réunies dans le seul et même Etre unique et indivisible. »  (Leçons de Lyon n° 1, 7 janvier 1774, W). » [2]

Jean-Marc Vivenza souligne ensuite :

« Ces précisions de Willermoz, de la plus haute importance, ont non seulement pour vertu de faire passer la doctrine martinésienne du quaternaire au trinitaire, mais, de plus, de repréciser avec beaucoup de rigueur la place fondamentale des Personnes, Père, Fils et Esprit au sein de la Sainte Trinité. Cette initiative, chez Willermoz, n’est pas simplement l’expression d’un souci de ne point s’écarter de la foi catholique, elle répondait à une conscience de la signification propre du dogme de la Trinité dans le cadre de l’économie spirituelle qui doit s’opérer en chaque âme, puisque, si nous sommes tous appelés, en tant qu’enfants de Dieu, à devenir participants de la nature divine (II Pierre 1 ,4), encore faut-il que nous nous conformions, sur notre chemin de divinisation, à la structure intime authentique de cette divinité en nous laissant emplir de la grâce trinitaire, nous préparant à pouvoir contempler un jour, face à face, l’éternelle circulation de l’énergie d’amour au sein de la circumincession des hypostases. »  [3]

c) La conception trinitaire est intrinsèque au christianisme

Suit alors, un examen détaillé de la présence de la conception trinitaire depuis les premiers siècles du christianisme, montrant que l’affirmation de la Sainte Trinité traverse toute la Révélation évangélique, et s’exprime dès la mise en mort du premier martyr de la foi, Etienne, rapportée en ces termes par les Actes des Apôtres : « Rempli du Saint-Esprit et fixant les yeux vers le ciel, il vit la gloire de Dieu et Jésus debout à la droite de Dieu. Et il dit : « Voici, je vois les cieux ouverts et le Fils de l’homme debout à la droite de Dieu’’. » (Actes 7, 55-56), puis est réaffirmée avec une force particulière par l’apôtre Paul qui mentionne les trois Personnes de la Trinité dans sa célèbre formule de bénédiction aux Corinthiens que conserve l’Eglise dans sa liturgie : « Que la grâce du Seigneur Jésus Christ, l’amour de Dieu le Père, et la communion du Saint Esprit, soient toujours avec vous » (2 Corinthiens 13, 13), suivit identiquement par Pierre lorsqu’il dira, s’adressant pour les saluer aux chrétiens de la dispersion du Pont de la Galatie, de la Cappadoce, de l’Asie et de la Bythinie qui séjournaient parmi les nations : « A ceux qui ont été choisis…., selon la prescience de Dieu le Père, pour être sanctifiés par le Saint Esprit…., et pour être arrosés du sang de Jésus-Christ. » (I Pierre 1, 1-2).

Comme on le constate, le Père, le Fils et l’Esprit, selon la révélation chrétienne, agissent et « opèrent » ensemble dans l’unité tripartite d’un seul Dieu en trois Personnes.

Le regard attentif porté sur le temps qui va séparer l’expression trinitaire des premiers siècles du christianisme, jusqu’à la proclamation de la Foi en la Sainte Trinité, lors du concile de Nicée (325), est l’objet de nombreuses pages circonstanciées, qui aboutissent à cette conclusion : « Certes, on a put parler, pour récuser l’autorité des premiers Conciles, d’une imprécision théologique générale au sujet du dogme de la Trinité chez les Pères anténicéens, Robert Amadou affirmera même : « Aucune thèse christologique est hérétique avant le concile de Nicée en 325. Avant comme après, différentes théologies sont habilitées à rendre compte d’un même dogme chrétien. » (Préface aux Leçons de Lyon, op. cit., p. 23). Les arguments présentés ne manquent donc jamais de nous indiquer, avec une singulière insistance, l’existence de nombreuses communautés de sensibilité judéo-chrétienne en marge du christianisme officiel s’étant perpétuées à travers les siècles en proposant une interprétation originale de la Révélation […].Ainsi, sont convoqués à l’appui de cette thèse soutenant l’existence d’une théologie aux multiples formulations au sein du christianisme anté-nicéen, les Ebionites,  juifs venus au Christ en le regardant uniquement comme le plus grand des prophètes mais refusant de le considérer comme le Fils de Dieu, les Elkasaïtes proches des Ebionites mais qui se distinguaient par un fort rejet de l’apôtre Paul, soutenant la réalité de multiples « incarnations » du Sauveur sous divers visages à travers l’Histoire, les Nazaréens ayant conservé, malgré leur passage au christianisme, les observances juives (sabbat et circoncision), les Zélotes messianiques chrétiens attendant et travaillant à hâter l’avènement de la Parousie finale qui instaurera pour toujours le Royaume de Dieu sur la terre, les Carpocratiens qui soutenaient que la Création était l’œuvre d’anges inférieurs, l’Eternel ayant délégué, selon eux, son autorités à des esprits intermédiaires pour que fût constitué le monde… » [4]

d) Impossibilité d’une théologie séparée au sujet de la Trinité

Toutefois, ce qui apparaît, c’est que l’idée qu’il ait pu exister des courants non trinitaires chrétiens, ne résiste pas à l’épreuve des faits : « Cette idée, d’une théologie séparée quasi « indépendante » prenant divers visages au sein du christianisme naissant, pour généreuse qu’elle soit, reçoit néanmoins son démenti catégorique lorsque l’on examine sérieusement les textes des docteurs de la foi des premiers siècles, textes traçant une frontière nette entre l’orthodoxie et l’hérésie. Chez Justin, chef du didascalée de Rome, saint et martyr, chez Théophile (IIe), précisément évêque d’Antioche et saint, chez Athénagore (IIe), nous retrouvons la même foi, l’affirmation d’une identique croyance trinitaire. D’ailleurs, soulignera Jules Lebreton dans sa monumentale étude portant sur l’histoire du dogme trinitaire : « Les œuvres de ces trois écrivains [Justin, Théophile et Athénagore], manifestent une foi sincère ; on peut dire (…) que leurs déclarations suffisent à faire connaître le dogme de la Trinité et à renverser l’hérésie d’Arius et celle de Sabellius. Chez eux comme chez tous les autres anténicéens qui appartiennent à l’Eglise, on voit affirmer et l’unité de Dieu et la Trinité des personnes et la véritable génération du Fils, qui n’est pas une créature du Père, mais qui est né de sa propre substance. Ce dogme capital qui est le fondement de la foi de Nicée ; les docteurs anténicéens le confessent unanimement. » (J. Lebreton, Histoire du dogme de la Trinité, vol. II, Beauchesne, 1928, p. XIX). » [5]

e) Conception trinitaire augustinienne de Willermoz

Mais ce qui est passionnant pour notre sujet, et relève d’un intérêt majeur pour ceux qui participent du cheminement du Régime rectifié, c’est de s’apercevoir, par ce que nous révèle Vivenza, que Willermoz, a puisé chez saint Augustin : « En effet, saint Augustin […] va établir une pertinente correspondance entre la Trinité et les trois facultés propres de l’âme humaine : la mémoire, l’intelligence et la volonté. Cette comparaison, qui va jouer un si grand rôle dans le discours théologique occidental au cours des siècles, inspirant les plus grands docteurs et engageant une approche du mystère divin à partir d’une anthropologie extrêmement poussée et subtile, sera intégralement reprise, il n’est pas négligeable de le noter pour notre sujet, par Jean-Baptiste Willermoz lors de l’élaboration de son système initiatique, qui en fera un élément majeurs de la doctrine de la Grande Profession, s’appuyant, entièrement, sur la conception augustinienne pour développer sa théorie de la dégradation des facultés qu’il avait antérieurement trouvée, mais de façon embryonnaire, chez Martinès de Pasqually. » [6]

Conclusion : la « Triple essence de l’unité »

Vivenza nous montre, en conclusion de son étude, que pour Willermoz les puissances actives par lesquelles l’Unité divine se manifeste et sont ainsi désignées dans les rituels du Régime rectifié, sont bien ses facultés créatrices de Pensée, Volonté et Action, adorées sous les Noms de Père, de Fils et de Saint Esprit, ceci nous éloignant totalement du modalisme de Martinès de Pasqually, et de sa conception trinitaire erronée, qui considérait que la « quatriple essence » (ou « quadruple« ), aboutit à « l’impossibilité que le Créateur soit divisé en trois natures personnelles », puisque pour Martinès les « quatre cercles d’esprits » dont est formé le monde surcéleste, « savoir l’esprit divin 10, l’esprit majeur 7, l’esprit inférieur 3 et l’esprit mineur 4″ (Traité,  182), est en fait la formalisation concrète de l’immensité divine : « … ce sont ces quatre cercles qui sont le véritable type de la quatriple essence divine. » (Traité, 224).

Ainsi, pour mieux nous faire comprendre ce qui distingue la conception modaliste martinésienne de la conception trinitaire willermozienne propre au Régime rectifié et qui lui est devenue intrinsèque et en fonde toute la perspective initiatique, Vivenza reproduit l’exposé que Willermoz fit concernant ce sujet, montrant d’ailleurs, contrairement à ce qui se dit beaucoup trop rapidement, que le patriarche lyonnais possédait une capacité d’approfondissement de la doctrine spirituelle d’une rare subtilité :

Doctrine de Moïse, Doctrine,

Instruction particulière & secrète à mon fils

 « Nous disons une Triple essence de l’unité, et non pas trois essences isolées et indépendantes de l’unité, car elles ne sont pas trois Dieux. Les trois Puissances créatrices de l’unité forment dans l’immensité incréée, l’Eternel Triangle Divin, dont elles sont le principe et le centre. Elles sont tellement inhérentes à la nature essentielle de l’unité, et tellement identiques avec elle, que quoique toujours distinctes par leur action particulière, elles forment ensemble avec l’Unité un seul Dieu. (…) Les puissances actives par lesquelles l’Unité divine se manifeste et opère toutes choses, sont ses trois propres facultés créatrices de Pensée ou d’intention, de Volonté et d’Action divine opérante, que nous personnifions et adorons sous les Noms de Père, de Fils et de Saint Esprit ; elles forment le sacré Ternaire de ces puissances créatrices que nous nommons la Très Sainte Trinité : mystère ineffable dont l’homme dégradé ne peut plus sonder toute la profondeur, mais dont la connaissance est si importante pour lui qu’afin qu’il ne la perde pas et qu’il puisse concevoir ce grand mystère, Dieu l’a gravé en caractères indélébiles sur son Être, comme sur la Nature entière, et la rendre en quelque sorte sensible à son intelligence en imprimant sur l’homme même, qui malgré sa dégradation reste toujours son image, une trinité de facultés actives et intelligentes de Pensée de Volonté et d’Action, en similitude de la Trinité Divine, par lesquelles il peut, ainsi que Dieu, produire des résultats analogues à sa propre nature, et sans lesquelles il serait à l’égard de tous les êtres qui l’environnent comme nul et non existant. Mais en Dieu, ces trois facultés puissantes sont égales en tout, et opèrent de toute éternité leur action particulière simultanément, quoique dans un ordre distinct, pour tous les actes d’Emanation, de Production, et de Création divine, auxquels elles concourent toutes trois également et distinctement, mais toujours en unité d’action, parce que Dieu étant l’Être de sagesse et de perfection infinie, la Volonté divine veut toujours ce que la Pensée divine a conçu, et ce que la Volonté a déterminé. Car il est certain que Dieu pense, veut et agit, et que ces trois facultés de l’unité divine produisent nécessairement des résultats de Vie spirituelle analogues à sa propre nature, Ainsi, on ne peut concevoir trois en Dieu, sans y reconnaître en même temps quatre : savoir : les trois puissances créatrices opérantes, et les Êtres spirituels émanés dont l’existence, hors du sein de l’unité, est opérée par elles.C’est donc bien avec raison que la religion présente sans cesse à l’homme les trois puissances divines créatrices, comme étant l’objet constant de son culte et de son adoration ; car la Pensée divine est vraiment Dieu, en Dieu et de Dieu. La Volonté divine et son Action opérante sont aussi chacune vraiment Dieu, en Dieu et de Dieu, ces trois puissantes facultés innées en Dieu, sont tellement identiques avec sa nature essentielle, que sans elles, Dieu ne serait pas Dieu ; comme aussi sans elles, ou pour mieux dire, sans leur similitude, l’homme, image de Dieu, ne serait pas homme. » [7]

*

L’Apprenti du Régime écossais rectifié apprendra donc :

« L’Orient maçonnique signifie la source et le principe de la lumière que cherche le Maçon. Elle vous a été représentée par le chandelier à trois branches qui brûlait sur l’autel d’orient comme étant l’emblème de la triple puissance du Grand Architecte de l’Univers. Cette lumière est le premier vêtement de l’âme, l’habit qu’on vous a donné n’en est que la figure et sa blancheur en désigne la pureté. Le signe qu’on vous a donné, séparant la tête d’avec le buste, vous rappelle la supériorité originelle de l’homme sur tous les animaux ; gardez-vous donc d’assimiler sa nature à la leur. » [8]

Lire :

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J.-M. Vivenza, Les élus coëns et le Régime Écossais Rectifié,

Le Mercure Dauphinois, 2010,

Appendice I. «La Sainte et Indivisible Trinité », pp. 263-292.

Notes.

1. R. Amadou, Introduction au Traité sur la réintégration des êtres, Collection Martiniste, Diffusion rosucrucienne, 1995, pp. 38-39.

2. J.-M. Vivenza, Les élus coëns et le Régime Écossais Rectifié, Le Mercure Dauphinois, 2010, pp. 263-264.

3. Ibid., p. 264.

4. Ibid., pp. 275-276.

5. Ibid., pp. 276-277.

6. Ibid., pp. 281-282.

7. Ibid., pp. 285-286.

8. Instruction morale du Grade d’Apprenti, Rituel 1802.

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La doctrine de la Réintégration menacée par les critères religieux orthodoxes

In Christianisme, Doctrine, Elus coëns, Franc-maçonnerie, Histoire, Illuminisme, Martinès de Pasqually, Philosophie, Polémique, Régime Ecossais Rectifié, Réintégration, Religion, Théologie, Théosophie on 23 juin 2013 at 20:52

Elus coëns II

Réintégration et Résurrection selon Jean-François Var,

un « hors sujet » étranger à la doctrine de Martinès.

Parler de la Réintégration à la lumière des Pères de l’Eglise, pourquoi pas ? L’idée est intéressante, d’autant que le concept, connu sous le terme « d’apocatastase », se trouve en effet dans les écrits des Pères.

Mais le fond du problème est bien de savoir si la doctrine de la Réintégration révélée par Martinès au XVIIIe siècle, telle que présente aujourd’hui – depuis l’extinction des élus coëns et après la disparition du dernier Réau-Croix, Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824) – au sein du Régime Ecossais Rectifié et des Ordres Martinistes, est commune et identique avec l’enseignement des Pères de l’Eglise ?

a) La création d’Adam

Jean-François Var nous engage dans sa réflexion, par un petit détour poétique amusant, où il cherche à montrer que la IVe épilogue de Virgile, contrairement à ce qu’en déclara le relativement oublié Jérôme Carcopino, relève bien des écrits prophétiques (p. 18).

Passé ce petit interlude distrayant, Jean-François Var nous précise tout d’abord : « L’objet et la raison d’être de l’exposé c’est Adam» (p. 20), un Adam qui tour à tour nous est présenté en Eden et dans le monde visible, au moment de sa création et dans sa relation à Dieu, selon les vues des théologiens orthodoxes, en commençant pas saint Séraphin de Sarov (1759-1833), saint Maxime le Confesseur (580-662), saint Grégoire de Nysse (v. 331- v.394), saint Grégoire de Naziance (330-390) et saint Grégoire Palamas (1296-1359), (pp. 20-26).

Rien que de très classique et conforme à la tradition et à la Sainte Ecriture dans leurs écrits, puisque les Pères nous décrivent Adam issu du limon de la terre, vivant en harmonie au milieu des animaux et de la nature, non sujet à la mort, régnant sur le monde créé comme chef-d’œuvre de Dieu.

Une remarque pourtant dans ce texte de Jean-François Var, surprenante et assez osée s’il en est, retient immédiatement notre attention. La voici : « ceux qui sont familiers de la pensée de Martines auront été frappés de voir à quel point une bonne partie de ses intuitions [celles des Pères] sont là confortées, d’une part au sujet de l’état où se trouvait l’Homme premier, et d’autre part quant aux conséquences de la chute. » (p. 22).

Cette surprise, en forme de lourd travestissement et affirmation absolument infondée, n’est évidemment pas sans nous en rappeler une autre, lorsque le même Jean-François Var affirmait déjà dans son récent ouvrage La Franc-maçonnerie à la lumière du Verbe, avoir découvert, dans une illumination toute personnelle en forme de révélation privée : « une complète harmonie entre Willermoz, Saint-Martin », et « la Tradition plénière de l’Eglise orthodoxe » [1].

Ce défaut de vision suite à cette illumination, qui nous est maintenant familier, est d’autant plus choquant, que ni « l’état où se trouvait l’Homme premier », pour Martinès rappelons-le un esprit immatériel «devenu impur par son incorporisation matérielle» (Traité, 140), ni « d’autre part quant aux conséquences de la chute », qui se traduiront par une sanction emprisonnant Adam dans un corps de matière dont il fut revêtu pour sa honte et son indignité, enfermé charnellement dans un « ouvrage impur fruit de l’horreur de son crime » (Traité, 23), ne se trouvent chez aucuns des Pères de l’Eglise canonisés et placés sur les autels, même pas Grégoire de Nysse qui fut le plus perméable aux thèses néoplatoniciennes, Pères qui sont cités et auxquels se réfère Jean-François Var.

b)  La « désintégration » d’Adam inconnue des Pères

Et cette totale absence d’identité entre « une bonne partie des intuitions des Pères » et la doctrine de Martinès est si vraie, que Jean-François Var, pour essayer de faire tenir son acrobatique démonstration, va chercher, en une longue citation (pp. 26-28), chez l’auteur anonyme des Sept instructions aux Frères en saint Jean, qui malgré ses qualités et son appartenance réelle ou supposée à l’Ordre de l’Etoile Internelle, n’est tout de même pas un Père de l’Eglise portant auréole, une « pétrification en corps matériel du corps spirituel d’Adam » (p. 26), thèse constamment rejetée avec force par l’Eglise en ses différents  conciles.

Comprennent donc qui pourra ?!

Nous sommes ainsi, clairement, face à un exercice intellectuel à l’équilibre intenable, d’ailleurs objectivement assez peu sérieux, mêlant vues personnelles et confusions thématiques, et surtout participant d’un oubli théorique formel invalidant l’ensemble de la démonstration, puisque le présupposé sur lequel est appuyé la doctrine de la réintégration chez Martinès, soit le caractère nécessaire de la Création qui fut imposée à Dieu en raison de la révolte des premiers esprits, Création qualifiée de « nécessaire » car « sans cette prévarication, il n’y aurait point eu de création matérielle temporelle, soit terrestre, soit céleste » (Traité, 224), expliquant toute l’architecture conceptuelle, métaphysique et eschatologique du Traité sur la réintégration, n’est pas abordée une seule fois, même pas allusivement et de façon indirecte dans cet exposé de 20 pages gratifié d’un appendice intitulé : « La Réintégration selon saint Irénée de Lyon » !

c) Une Réintégration par les sacrements de l’Eglise ?

Comment s’étonner ensuite, après un oubli théorique aussi important de la part de Jean-François Var, rendant quasiment vain son exposé, de se retrouver entraîné dans des considérations sur la différence entre Réintégration et Résurrection, relevant de la théologie morale et ascétique, touchant à l’abîme ontologique qui sépare l’homme de Dieu, exigeant que soit réalisé un travail, et l’action d’une nature divine unique pour obtenir le Salut, faisant que l’on se retrouve, même si le thème est intéressant, totalement « hors sujet » et complètement éloigné de la question que l’auteur disait vouloir aborder, soit la pensée des Pères de l’Eglise et la doctrine de la réintégration de Martinès.

Bien évidemment de longs passages sont dispensés sur la nécessité des sacrements pour vivre en Christ : « sacrements dont il a confié la dispensation à son Eglise, sacrements par lesquels, dans le baptême, nous participons expérimentalement (et non pas seulement symboliquement) à la mort et à la résurrection du Christ » (p. 31) ; cette remarque n’échappera pas aux maçons qui apprécieront,  mais surtout aux disciples de Louis-Claude de Saint-Martin, qui pourront se demander s’ils se contentent de participer « symboliquement » dans leurs travaux à la mort et à la Résurrection du Christ, sachant que l’affirmation qui suit, tranchante et impérative, ne laisse pas de place à la discussion : « par l’eucharistie nous avons accès, par l’humanité du Christ (le pain étant devenu son corps et le vin son sang) au feu de sa divinité. Telle est la voie, la voie unique. » (Ibid.).

On pourra sourire à une incise de Jean-François Var, suite au rappel de ses positions ecclésiales étroites, lorsqu’il en profite pour mettre son petit coup de patte habituel à saint Augustin : « Saint Augustin s’est trompé : la chute n’a pas été le motif, elle n’a pas été la cause de l’i(sic)ncarnation. Il n’y a pas eu de felix culpa » (p. 31), sachant que bien des Pères « orthodoxes », ont professé la même thèse que l’évêque d’Hippone, comme saint Athanase : « Le Verbe ne se serait pas fait homme si la nécessité de sauver les hommes n’avait pas existé », (Adv. Arianos, orat. 2, n°54), et même Saint Irénée : « Si la chair n’avait pas dû être sauvée le Verbe de Dieu ne se serait pas fait chair .» (Contre les Hérésies V, 14).

d) La Réintégration selon les Pères différente de la Réintégration selon Martinès

Mais alors penserez-vous, que deviennent « les intuitions [des Pères] confortées », par la doctrine de la Réintégration de Martinès, intuitions qui devaient nous convaincre (n’oublions pas que nous devions en être « frappés »), « au sujet de l’état où se trouvait l’Homme premier, et d’autre part quant aux conséquences de la chute. » (p. 22) ?

Eh bien catastrophe !

Tous les efforts de Jean-François Var aboutissent à nous informer que la Réintégration selon les Pères ne réintègre rien du tout, qu’elle n’est pas « un retour [à ce qu’Adam était] à l’origine » (p. 32).

La Réintégration selon les Pères, n’a donc rien à voir, comme il est aisé de le constater, avec la Réintégration selon Martinès, c’est une Réintégration écrit Jean-François Var : « dans le sens de conquête de l’intégrité de la nature que Dieu veut que l’homme possède : nature humano-divine…non pas réintégration initiale, mais réintégration finale et universelle. Réintégration par le moyen de la résurrection universelle (sans elle, ce serait illusion démoniaque)…Oui la r(sic)ésurrection du Christ cosmique, elle inonde la totalité de l’univers créé, matériel et spirituel, par les énergies divines incréées… » (p. 32).

C’est beau, c’est conforme à la foi de l’Eglise, c’est édifiant sans aucun doute, mais c’est très éloigné de la Réintégration telle que soutenue par Martinès, pour lequel il n’y aura pas résurrection cosmique en Christ devant inonder la totalité de l’univers créé, ni aucune spiritualisation de la matière, mais anéantissement du monde créé : « La création n’appartient qu’à la matière apparente,  qui, n’étant provenue de rien  si ce n’est de l’imagination divine, doit rentrer dans le néant » (Traité, 138), ainsi qu’une dissolution qui « effacera entièrement » la  « figure corporelle de l’homme et fera anéantir ce misérable corps…» (Traité, 111), afin qu’Adam retrouve  sa première propriété, vertu et puissance spirituelle divine primitive.

e) Impossible harmonie entre les Pères de l’Eglise et la pensée de Martinès

Jean-François Var sait cependant qu’il a dirigé son lecteur, pour les lui faire admettre, dans des considérations se situant à une immense distance de la doctrine martinésienne authentique. Il glisse donc dans sa conclusion, de façon faussement ingénue : « Aurais-je, durant ce parcours, dévié de mon itinéraire ? Il n’a pourtant rien eu d’imprévu puisque je vous ai menés, comme annoncé, de Père de l’Eglise en Père de l’Eglise. » (p. 33)

Or, ce qui avait était annoncé aux lecteurs, c’était bien sûr de cheminer avec les Pères de l’Eglise, mais de cheminer en regard de ceci : « Martines a voulu enraciner son enseignement dans le terreau chrétien (…) Mon propos consiste à aborder les thèmes traités par Martines – ou plutôt un des thèmes, mais fondamental, celui de l’Homme et sa destinée – à la lumière de la tradition des Pères de l’Eglise » (p. 16) , et de ce « terreau chrétien », non examiné en son essence, on souhaitait évidemment nous prouver que  « les intuitions [des Pères] sont confortées », par la doctrine de la Réintégration de Martinès, « au sujet de l’état où se trouvait l’Homme premier, et d’autre part quant aux conséquences de la chute. » (p. 22).

Pourtant ce qui apparaît, contrairement à ce qui était annoncé, c’est qu’à aucun moment il n’a été possible à Jean-François Var de trouver une correspondance véritable entre Martinès et les Pères de l’Eglise, et que lorsqu’il s’est agi de justifier la « désintégration » (sic) d’Adam, il fut contraint d’aller chercher l’auteur des Sept instructions aux Frères en saint Jean comme source, auteur qui n’a évidemment rien d’un docteur de l’Eglise. On notera par ailleurs, que nulle part ont été abordés les thèmes centraux du Traité sur la réintégration des êtres, dont l’initial qui conditionne tous les autres, la Création du monde matériel rendue « nécessaire » à cause de la Chute ( « La matière première ne fut conçue … que pour contenir et assujettir l’esprit mauvais dans un état de privation….cette matière n’a été engendrée… que pour être à la seule disposition des démons », Traité, 274), thème fondateur de la doctrine de la Réintégration, qui a été purement et simplement oublié et tenu sous silence !

On pourra donc sourire de voir Jean-François Var se référer ultimement à Robert Amadou (+ 2006) pour valider son exercice de camouflage théorique, en citant cette phrase : « La philosophie servie par Martines de Pasqually est la doctrine traditionnelle de la réintégration, parfaite en Jésus-Christ, qui légitime seule les sociétés de mystères (…) elle étaye la théologie-théosophie du judéo-christianisme ou du christianisme de l’Eglise orientale… » (p. 33), sachant que la doctrine traditionnelle de la réintégration, parfaite en Jésus-Christ, étayant une « théologie-théosophie du judéo-christianisme », n’a pas grand-chose à voir, pour ne pas dire strictement rien, avec ce que cherchait à prouver Jean-François Var consécutivement à son intuition conceptuelle fondatrice, c’est-à-dire la « complète harmonie » de la pensée de Martinès, et surtout de ses disciples Willermoz et Saint-Martin, « avec la Tradition plénière de l’Eglise orthodoxe » [2].

Il aurait donc été beaucoup plus prudent, avant que d’engager un exposé ayant pour finalité d’en déceler les traces dans les textes de la tradition patristique, de se demander quel rapport exact cette « Réintégration », pensée par les Pères de l’Eglise, entretient-elle avec celle que développe Martinès de Pasqually dans son Traité sur la réintégration des êtres ?

Mais pour cela il fallait impérativement se poser préalablement la question de savoir si les présupposés sur lesquels repose la doctrine de la réintégration, telle que soutenue par Martinés – à savoir l’émanation des esprits, la création du monde matériel imposée à Dieu par la Chute et opérée en guise de sanction, non par Dieu mais par des esprits intermédiaires, pour y enfermer les anges rebelles puis Adam et sa postérité, la préexistence des âmes, l’état originel incorporel d’Adam, la « transmutation substantielle » du dit Adam en une « forme corporelle matérielle impure », et enfin, la réintégration conçue comme dissolution et anéantissement du composé matériel – se trouvent effectivement chez les Pères de l’Eglise ?

Or, sur tous ces points silence total, pas une ligne, pas une virgule à propos d’interrogations qui auraient permis un questionnement valide du point de vue théorique sur la doctrine martinésienne.

Et sur cet aspect des choses, pour répondre à l’interrogation évoquée par Jean-François Var puisqu’il a soulevé cette question, et le dire franchement : non seulement les Pères de l’Eglise ne soutiennent pas les présupposés de la doctrine de la réintégration de Martinès, mais plus encore ils les condamnent tous, en bloc et vigoureusement, les désignant comme étant des erreurs scandaleuses et des hérésies contraires à la foi de l’Eglise, ce qu’ils définiront solennellement lors des conciles, notamment le IIe de Constantinople en 553, lorsque les thèses origénistes, qui sont elles quasi identiques et ont une vraie parenté avec les thèses de Martinès, furent l’objet des anathématismes les plus sévères.

Conclusion

Que retirer donc de ce travail, qui d’ailleurs aurait été beaucoup plus à sa place dans le périodique théologique d’une église orthodoxe, que dans une revue initiatique tournée, en théorie, vers les sujets maçonniques et ésotériques ?

Au final pas grand-chose, du moins qui soit utile concrètement à quiconque cherchant à progresser sur le plan initiatique.

Toutefois une mise en garde s’impose pour le lecteur non averti : on prendra soin de ne pas confondre les vues patristiques avec les vues martinésiennes, sous peine de tomber dans une confusion gravissime, qui  a déjà eu pour conséquence d’engager plusieurs des minuscules chapelles néo-coëns contemporaines issues de la Résurgence de 1943 dans des impasses catégoriques, et a conduit, beaucoup plus gravement encore, ce qui fut en 1935 l’instance qui présida au réveil du Régime rectifié, vers une dérive fatale l’ayant transformée en une obédience confessionnelle multiritualiste, accompagnée d’une Aumônerie, d’ailleurs forgée conceptuellement par Jean-François Var lui-même, et qui s’est donnée statutairement pour objet de veiller au respect des dogmes de l’Eglise [3], dogmes dont le Grand Maître actuel de cet assemblage baroque connu sous le nom de G.P.D.G., considère officiellement qu’ils sont intangibles mais « non la doctrine de l’Ordre », qui elle, précisément en ce qui concerne le Régime rectifié, provient de Martinès de Pasqually. [4]

Nous ne saurions donc trop inviter à la prudence, pour ceux qui aborderont ces lignes de Jean-François Var, afin qu’ils se gardent de leur conférer une autorité en matière d’initiation willermozienne ou martinésienne, lignes participant d’une orientation confessionnelle orthodoxe, certes ouvertement revendiquée, mais cependant absolument étrangère à la doctrine de la réintégration, comme il apparaît clairement.

 RT

« Réintégration et Résurrection à la lumière des Pères de l’Eglise »

Jean-François Var, Renaissance Traditionnelle, n° 169, janvier 2013, pp. 16-35.

Notes.

1. « Et, merveille, entre Willermoz, Saint-Martin et l’Eglise régnait une complète harmonie (je répète) qui me transportait d’allégresse : c’est ce que je ressentais dans mes débuts exultants ; par la suite, j’apportai à cette appréciation quelques modulations, il n’empêche qu’elle reste toujours immuable en son fond. » (La franc-maçonnerie à la lumière du Verbe, Dervy, 2013, p. 16).

2. Ibid.

3. «L’Aumônerie est un organisme national dont la mission est l’enseignement des principes spirituels des Ordres, en particulier la doctrine de la religion et de l’initiation chrétiennes. » (Statuts du Grand Prieuré des Gaules, Livre VII, Titre 1, 2012).

4.  « C’est le dogme qui est intangible, pas la doctrine (…) Nous restons… sentinelles des défaillances oublieuses des vérités religieuses… Sans la présence du Christ en nous, à travers ses sacrements, nos prières à terme nous feront tomber dans l’illusion … [l’homme] n’est nullement au-delà des lois de l’Eglise.» (Bruno Abardenti, Discours du Sérénissime Grand Maître du Grand Prieuré des Gaules, Saint Michel 2012,  Cahiers Verts, n°7, septembre 2012, pp. 14-15).

La Profession du Régime rectifié doit-elle disparaître ?

In Codes de 1778, Convent des Gaules, Doctrine, Franc-maçonnerie, Histoire, Jean-Baptiste Willermoz, Martinès de Pasqually, Ordre, Réforme de Lyon, Régime Ecossais Rectifié, Réintégration, Religion on 7 mars 2013 at 23:59

Sceau GP II

A propos d’un article de Pierre Noël sur la Profession

dans Renaissance Traditionnelle.

La dernière livraison de la revue Renaissance Traditionnelle, n° 168 octobre 2012, (pp. 231-267), propose un article intitulé : « La Profession » sous la signature de Pierre Noël. Ce sujet, plus qu’aucun autre, est évidemment de nature à intéresser les maçons du Régime rectifié, et il est donc normal que nous nous soyons penchés sur cette analyse afin d’examiner ce que contient ce texte, d’autant que les études sur la classe « non-ostensible » du système fondé par Willermoz ne sont pas excessivement nombreuses, ce qui est sans doute conforme au caractère secret qui caractérise ces domaines.

a) Place de la Profession au sein du Régime rectifié

L’article de Pierre Noël débute par un court exposé historique de la Profession, montrant en quoi elle se rattache, du moins pour sa forme, à la Profession de la Stricte Observance, d’où elle tire d’ailleurs son nom, mais en substituant à ce qui était un engagement définitif envers l’Ordre et une déclaration d’adhésion à la foi chrétienne, un enseignement tiré des thèses de Martinès de Pasqually.

Ce travail, extraordinaire d’intelligence et de patience, fut l’œuvre de Jean-Baptiste Willermoz, et devint quasi « officiel », lors du Convent des Gaules en 1778, au moment où fut institué l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte.

L’enseignement de la Profession, soutenait Willermoz, « …est une initiation particulière qui consiste en diverses instructions écrites dans lesquelles on développe les principes et les bases fondamentales de l’Ordre, et dans lesquelles on explique les emblème, symboles et cérémonies de la Maçonnerie symbolique. » [1]

On comprend ainsi que cet enseignement occupe une place décisive et centrale dans la compréhension de ce que représente le Régime rectifié sur le plan initiatique. Cela semble évident.

b) Une bonne mise en lumière du caractère non-dogmatique de la Profession

Pierre Noël, voit bien, et démontre clairement dans son article, que cet enseignement, s’il est basé sur le christianisme, néanmoins les prêtres et l’Eglise l’ignorent puisqu’ils « ont perdu tout sens de l’ésotérisme depuis des siècles » (p. 244), soulignant que les mots « Christ » et « christianisme » (de même que « religion chrétienne ») « sont absents des 42 pages manuscrites des Instructions aux Grands Profès » (p. 250), tout en rajoutant que seule la croyance en Dieu et l’immortalité de l’âme est exigée au sommet de l’Ordre, la sainte religion chrétienne étant mentionnée dans le serment « mais sans référence aux dogmes » ( p. 249).

Tout ceci est parfaitement exact, et conforme aux Articles 14 et 16 des Statuts et Règlements de l’Ordre des Grands Profès, dont est en effet, absente toute demande d’adhésion aux dogmes de l’Eglise et des conciles.

On appréciera ainsi à ce titre, le rappel des termes de la lettre de Willermoz datant de 1807 [2], qui ne peuvent que surprendre ceux « qui ne voient dans le RER que sa connotation chrétienne » (p. 263), puisqu’il est affirmé dans ce courrier que les enseignements de la  Profession « ne peuvent servir à qui se contente de le religion traditionnelle, pas plus qu’à celui qui ne jure que par l’enseignement de l’Eglise » (p. 263), mais « sont utiles voire nécessaires aux tièdes, à tous ceux qui croient vaguement en Dieu sans être autrement convaincus des enseignements et dogmes de l’Eglise. » (Ibid.).

c) Méconnaissance de la doctrine de la Profession

Plus délicats les autres points abordés dans cet article sur la Profession.

Si le copier/coller des 40 articles des Statuts et Règlements (pp. 244-257), est d’un intérêt relatif pour le sujet de la nature de la Profession, la méconnaissance de ce que représente l’enseignement doctrinal de la classe non-ostensible, va se révéler fatale au raisonnement développé par Pierre Noël.

En effet, si Pierre Noël admet bien que « le RER est remarquablement bâti au tour de la doctrine ésotérique de Martines » (p. 242), c’est pour étrangement mettre rapidement en garde sur le fait que Martinès n’est pas un  « maître non exclusif », et que son enseignement ne « dépasse guère Plotin et les gnostiques » (p. 243).

A partir de ce jugement, aussi hâtif que partial, est ainsi entièrement évacuée de l’article, qui aurait pu être intéressant, la dimension théorique de la doctrine de la Grande Profession, dont les propos de conclusion vont montrer qu’à partir de cet oubli important – qui touche d’ailleurs la quasi totalité des structures qui aujourd’hui pratiquent le Rite écossais rectifié – on ne peut qu’aboutir à une totale incompréhension de ce que signifie du point de vue initiatique le système édifié par Willermoz au XVIIIe siècle.

Certes sont bienvenues les explications sur la fabrication d’une Grande Profession imaginaire, à caractère liturgique et sacerdotal, par Robert Ambelain (des extraits du rituel sont reproduits page 260 ss.), et elles peuvent s’avérer bénéfiques puisque faisant apparaître les confusions – bien en rapport avec l’esprit qui dominait au milieu du XXe siècle en ces domaines – qui depuis n’ont eu de cesse de croître, au point de faire surgir des dizaines de lignées d’une pseudo-Profession apocryphe qui a proliféré de façon exponentielle en milieu maçonnique, quoiqu’on puisse noter une surprenante croyance en la qualité de Grand Profès de Georges Bogé de Lagrèze, une fois Grand Profès en 1932 (p. 258), une autre foi en 1937 (p. 258, note 42), alors que cette qualité de Profès, douteuse, n’a jamais pu être ni renseignée ni établie ?

Mais le plus problématique, pour le moins, se trouve dans la conclusion de cet article (« VII. Une réflexion finale »), qui synthétise les propos parsemés à plusieurs endroits du texte, et dont une phrase en est le parfait résumé : La Grande Profession a-t-elle encore un sens ?

d) Peut-on encore adhérer à la doctrine du Régime rectifié ?

Tout provient, nous l’avons déjà dit, de la méconnaissance, volontaire ou involontaire, de Pierre Noël à l’égard de ce que représente, sur le plan théorique, l’enseignement de la Grande Profession, considérant que « personne n’est prêt à adhérer à la doctrine de Martines », pour la simple raison qu’elle est « l’expression mythologique de la veine des écrits apocalyptiques des premiers siècles, des manuscrits de Nag-Hammadi », ceci aboutissant à un  jugement brutal : « A quoi bon, dès lors, établir une classe secrète, si cela ne sert qu’à transmettre un savoir mort ou à satisfaire la convoitise de chasseurs de ruban ? » (p. 262).

On perçoit bien le caractère terriblement destructeur pour le Régime rectifié d’un tel raisonnement arbitraire, refusant, par l’effet d’un a priori partial envers l’enseignement doctrinal de l’Ordre, que l’on puisse de nos jours conférer un quelconque crédit aux Instructions secrètes, regardées comme «un savoir mort» (sic !). Pierre Noël écrit donc logiquement : « Ne peuvent adhérer à la position de Willermoz que ceux qui lisent les Instructions au premier degré, les acceptent à la lettre, y croient et se les incorporent comme parole d’évangile ou vérité scientifique (au sens que le patriarche lyonnais donnait à ce terme). » (p. 264).

Pourtant, quoique puisse en penser Pierre Noël, et sans d’outre bien d’autres avec lui, tel était bien le souhait du fondateur du Régime rectifié, puisque en effet : « Jean-Baptiste Willermoz partait du principe que l’enseignement des instructions étaient vérité factuelle, incontestable et non expression symbolique ! » (p. 263). Il était donc bien question d’accepter les Instructions comme l’expression de la vérité initiatique par excellence pour les Frères de l’Ordre, selon ce que déclarait positivement Willermoz : « La doctrine des Grands Profès […] n’est point un système hasardé arrangé comme tant d’autres suivant des opinions humaines ; elle remonte…jusqu’à MoïseLes Instructions sont un extrait fidèle de cette Sainte Doctrine parvenue d’âge en âge par l’Initiation jusqu’à nous.» [3]

Mais Pierre Noël, qui n’hésite pas à mélanger les questions et s’engage dans des amalgames à l’équilibre, disons « hasardeux » pour rester charitable, signale que  « La Profession peut même servir de marchepied aux grades coen qui conduisent à la pratique de ce qu’il faut bien appeler de la magie, malgré les dénégations des thuriféraires » (p. 264). Dès lors pour lui s’impose une conviction dont il tente de convaincre son lecteur, en une formule stupéfiante qui frise avec la caricature : « Qui peut donc adhérer aux Instructions de Martines revues par Willermoz ? » (ibid.).

On le voit, par ignorance de ce que représente effectivement, dans sa richesse herméneutique, sa profondeur initiatique et sa perspective spirituelle, l’enseignement doctrinal de la Profession, réduit en une phrase à « l’expression mythologique de le veine des écrits apocalyptiques des premiers siècles, des manuscrits de Nag-Hammadi », Pierre Noël aboutit à une position qui est la suivante : « A quoi bon dès lors constituer un collège élitiste et secret, dans le seul but, la seule fonction, serait d’étudier et de commenter un texte qui relève de l’épistémologie, sinon de l’archéologie de la pensée ? » (p. 264).

Conclusion : faut-il vraiment que disparaisse la Profession ?

On ne saurait certes affirmer proposition plus contraire à l’esprit du Régime rectifié, plus inexacte sur le plan théorique, plus erronée par rapport à ce que représente l’œuvre réalisée par Jean-Baptiste Willermoz, car le système issu de la Réforme de Lyon a tout de même était conçu, il semble vital de le rappeler, pour être le dépositaire de la doctrine de la réintégration au moment où l’Ordre des élus coëns disparaissait, ainsi que le précisa fort justement en son temps Robert Amadou : « Le but de Willermoz était donc de préserver la doctrine dont Martines de Pasqually avait été, selon que ce dernier lui avait enseigné, l’un des relais seulement ; maintenir, quand sombrait l’ordre des Elus Cohen, la vraie Maçonnerie selon le modèle que Martinès de Pasqually lui avait révélé comme l’archétype et que garantit une conformité doctrinale avec la doctrine de la réintégration. » [4]

Il convient donc d’y insister une fois encore : dépossédé de l’enseignement des Instructions secrètes, le Régime rectifié est vidé de son sens et de son essence, car tous ses mystères, la valeur de ses loi numériques, la signification de ses Instructions à tous les grades, ses symboles ainsi que l’ensemble de son architecture spirituelle, ne trouvent leur explication uniquement, et nulle part ailleurs, que dans la doctrine de la classe non-ostensible.

Mais au fond Pierre Noël, qui pourtant ne fait pas de l’humour noir, a raison : « A quoi sert de conserver un grade à la recherche de sa raison d’être puisque… il n’en est pas un ? »

Et il vrai, et sur ce point nous sommes, quoique paradoxalement, en parfait accord avec Pierre Noël, puisque la distance est devenue objective et réelle aujourd’hui avec l’enseignement du Régime, il est donc absolument inutile que les formes contemporaines sous leurs diverses désignations qui pratiquent le rectifié, s’encombrent de connaissances qu’elles ne comprennent plus, ou auxquelles elles ne souhaitent pas adhérer, en s’alourdissant d’une classe qui ne leur est d’aucune utilité.

Certes l’article de Pierre Noël se conclut par des hypothèses, dont l’une consiste à suggérer que cette Profession devienne une sorte de lieu de rencontre discret réservé aux dignitaires rectifiés, leur permettant de dépasser les limitations obédientielles : «le but réel pourrait être … de permettre à des dignitaires de haut niveau de se rencontrer en toute discrétion, quels que soient leurs obédiences et grands prieurés…» (p. 264).

Tout ceci donne au final des propositions qui ne sont pas très sérieuses, et surtout totalement éloignées de l’esprit du système willermozien.

«La question [qui] demeure » (p. 264), pour reprendre l’ultime phrase de cet article, c’est-à-dire la question authentique car essentielle pour la perspective initiatique de l’œuvre édifiée au XVIIIe siècle par Jean-Baptiste Willermoz, est en réalité la suivante : que deviendrait le Régime rectifié sans l’enseignement doctrinal de l’Ordre ?

La réponse est très simple, mais assez désespérante : un rite maçonnique réduit à l’état de vestige, une ruine vénérable, une enveloppe creuse, morte et vide…en réalité un sépulcre.

Il serait de la sorte infiniment prudent, avant que de s’aventurer dans des conclusions trop rapides sur un sujet qui mérite d’être étudié avec grande attention, et dont ce récent article de Pierre Noël publié dans Renaissance Traditionnelle n’évite malheureusement pas l’écueil, de se remettre en mémoire le solennel avertissement de Willermoz : « Cette Doctrine a toujours été la base des Initiations (…) mais cette science mystérieuse et sacrée, la connaissance en est un crime pour ceux, qui négligent d’en faire usage…. » [5]

Notes.

1. J.-B. Willermoz, Lettre à la Triple Union de Marseille, 1807 (« article secret à ma lettre du 1er septembre 1807 », [° 173], BNF, fm 292.

2. Ibid.

3. Jean-Baptiste Willermoz, Statuts et Règlement de l’Ordre des Grands Profès, Ms 5.475, BM Lyon.

4. R. Amadou, Martinisme, CIREM, 1997, p. 36.

5. Jean-Baptiste Willermoz, Instructions secrètes des Chevaliers Grands Profès, fonds Georg Kloss, Bibliothèque du Grand Orient des Pays Bas, à La Haye [1er catalogue, section K, 1, 3].

Jean-Baptiste Willermoz et la pratique de la prière

In Doctrine, Franc-maçonnerie, Prière, Réintégration, Religion, Théologie on 9 janvier 2013 at 23:14

Jésus III

Nous savons que Willermoz, comme Saint-Martin y insista avec force, préconisait la pratique de la prière pour la réconciliation de l’âme avec le ciel. Cette invitation à l’exercice de la prière se retrouve à de nombreux endroits dans les textes du lyonnais, comme dans les rituels du Régime rectifié qui multiplient cet appel constant.

Ainsi, dans le rituel du 4e grade, il est indiqué : « Hiram allant assidûment au Temple pour y faire sa prière, après la retraite des ouvriers, enseigne aux Maçons qu’en cette qualité, ils doivent encore plus que les autres un pur hommage à l’Etre Suprême. » [1]

C’est pourtant dans un manuscrit peu connu, intitulé Mes pensées et celle des autres, où Willermoz va coucher sur le papier les lignes les plus intimes dans son rapport avec Dieu dans le secret de son âme. Il est donc intéressant que tous ceux qui sont attentifs à la voie rectifiée puissent connaître les pensées du fondateur du Régime établi à Lyon en 1778.

Voici la prière que Willermoz adresse à Dieu :

« Vérité éternelle, tu m’entoures de tes rayons, mais des ombres ténébreuses s’élèvent sans cesse de mon âme et m’empêchent de porter mes regards jusqu’à toi. Tous les jours, le soir et au milieu de la nuit, le matin et le midi, je t’invoque avec ardeur. Mes efforts sont vains et inutiles. Le voile épais de mes affections matérielles m’ôte le vue de ta lumière.  Les images des objets auxquels j’ai livré mes sens, se placent en foule entre ton action bienfaisante et les faibles efforts de ma volonté ; elles m’égarent et m’entraînent par leurs illusions trompeuses. Tu m’échappes et je perds l’espoir de t’atteindre.

O vérité sans laquelle mon être n’est qu’un néant, je ne cesserai de t’invoquer. Jusqu’à ce que tu aies exaucé mon désir, mes vœux seront mon unique existence. Entends ma voix, viens actionner celui qui t’appelle avec tant d’ardeur. J’abjure l’amour des objets sensibles ; c’est toi seul que je veux aimer et contempler à jamais comme mon unique vie. Car c’est toi qui es la vie de l’homme, et je sais avec évidence que ma destinée est de vivre toujours en toi et avec toi.

Où pourrai-je donc trouver la science et la sagesse ? J’ai passé les jours et les nuits dans la recherche et les méditations et je demande encore où elle se tient cachée. L’homme est bien loin de la connaître et d’en savoir le prix.

Elle n’est ni dans les profondeurs de la mer ni dans les abîmes de la terre. Où est-elle donc cette sagesse et cette intelligence ? Où pourrai-je la trouver ?

J’ai consulté tous les êtres vivants ; aucun ne l’a encore aperçue, et j’ai vu qu’ils ne l’ont point en eux… Il n’y a que Dieu qui connaisse la route qui conduit vers elle ; lui seul sait où elle se tient.

Lorsqu’il donnait des lois à tous les êtres, qu’il soumettait à ses ordres les ventes et les tempêtes et qu’il dirigeait la foudre dans la carrière qu’il lui imposait, la sagesse était devant lui. Alors, il dit à l’homme : Tu ne trouveras la science et l’intelligence que dans la crainte du Seigneur. »

Jean-Baptiste Willermoz, Mes pensées et celle des autres, B.M. de Lyon, MS 5526.

Note.

1. Rituel de Maître écossais de saint André, 1809.

Méthode pour lire le Traité de la Réintégration de Martinès de Pasqually

In Christianisme, Doctrine, Elus coëns, Franc-maçonnerie, Jean-Baptiste Willermoz, Martinès de Pasqually, Régime Ecossais Rectifié, Réintégration, Religion, Théosophie on 30 décembre 2012 at 16:16

sceau élus cohen

La doctrine de la réintégration est coeur du Régime rectifié, mais encore faut-il la connaître, l’étudier, l’approfondir. La Loge d’Etude et de Recherche du Directoire National Rectifié de France, Prunelle de Lière – A Tribus Oculis, a pris l’heureuse initiative de publier les précisions fournies par Jean-Baptiste Willermoz à Jean de Türkheim, afin de lui indiquer comment lire sérieusement et avec profit le Traité sur la réintégration des êtres de Martinès de Pasqually. Nous croyons très utile aux lecteurs contemporains, notamment s’ils sont membres du Régime Ecossais Rectifié, de se remémorer les conseils de Willermoz, et surtout de les appliquer dans leur lecture, qu’on espère assidue et attentive, du Traité.

Dans son Introduction du Traité de la Réintégration…, édition Dumas 1974, Robert Amadou nous met en garde et nous donne la méthode pour  » lire, vivre  » le Traité. Il cite une lettre [1] de Jean-Baptiste Willermoz à Jean de Türkheim, du 25 mars 1822.

Un élève de l’école où, sous la direction du maître, l’on pratiquait ce manuel, nous inculque la méthode :

« Le Traité de la réintégration des êtres est une pierre d’achoppement pour la multitude des lecteurs légers et frivoles qui foisonnent partout depuis un certain temps, surtout en Allemagne, où l’on s’accoutume plus que dans les autres contrées à juger les choses plus graves par leur superficie. L’auteur n’avait destiné son ouvrage qu’à ses Réaux ou à ceux qui se montraient les plus prêts à le devenir. La mort et celle de ceux qui en avaient des copies en a changé la destination. Elles sont tombées en des mains étrangères et ont produit beaucoup de tristes effets; l’une d’elles vous est parvenue. Dieu l’a voulu ou permis, sachez en profiter.

Ne commencez pas la lecture que vous ne puissiez pas la suivre journellement et faites-vous un devoir rigoureux de la suivre ainsi sans interruption; si cela ne dépend pas de vous, différez encore pendant dix ans, s’il le faut de la commencer. Quand vous en aurez fait une première lecture entière, commencez-en de suite une seconde, de même sans trop approfondir les difficultés ou les obscurités que vous n’aurez pas encore percé.

Après cette seconde lecture, faites en de même une troisième et vous reconnaîtrez à une troisième que vous avez bien avancé votre travail et que ce que vous aurez ainsi acquis par vous-même, vous restera plus solidement empreint, que si vous l’aviez reçu par des explications verbales, qui toujours s’effacent plus ou moins. Il faut encore avant tout vous interroger et scruter dans quelles intentions vous vous livrez à ce désir et au travail pénible qui le suivra. Vous reconnaîtrez bientôt en vous un double motif : dans le premier le plus naturel de tous, celui d’acquérir et d’augmenter votre propre instruction. Mais ne s’y glissera-t-il point un peu de cette curiosité inquiète de l’esprit humain, qui veut tout connaître, tout comparer, tout juger de sa propre lumière et qui par là empoisonne tout le fruit de ses recherches ? Dans le second, celui de pouvoir vous rendre le plus utile à vos semblables, qui est le plus louable de tous en apparence puisqu’il rentre dans l’exercice de la charité chrétienne si recommandée à tous.

Mais s’il est entré dans votre plan de l’appliquer à telle ou telle personne, société, localité, tenez-vous en garde car souvent l’amour propre se glisse insidieusement derrière des motifs si louables, en altère la pureté, en corrompt tous les fruits. J’ai reconnu pour le plus sûr, de se concentrer sans choix personnel dans la multitude des hommes préparés par la Providence qui les mettra ainsi préparés en rapport avec vous quand leur temps sera venu. C’est dans la multitude ainsi disposée que se trouvera dans sa plénitude et sans danger l’exercice de cette charité chrétienne si recommandée.

Imposez-vous, avant de commencer votre première lecture, un plan régulier, déterminé pour chaque jour et bien médité, en prévoyant les obstacles accidentels ou journaliers qui pourront survenir, une règle fixe, mais libre pendant sa durée, dont vous ne vous permettrez point à vous écarter de sorte que chaque jour ait son temps consacré à cette lecture jusqu’à la fin du Traité. Livrez-vous y alors de tout votre cœur et avec toute l’attention dont votre esprit sera capable en repoussant chaque distraction.

Je distingue ici l’esprit et le cœur parce que ce sont deux puissances ou facultés intellectuelles qu’il ne faut point confondre. L’esprit voit, conçoit, raisonne, compose, discute et juge tout ce qui lui est soumis. Le cœur sent, adopte ou rejette et ne discute point; c’est pourquoi je n’ai jamais été éloigné de penser que l’homme primitif pur, qui n’avait pas besoin de sexe reproductif de sa nature, puisqu’il n’était pas encore condamné, ni lui ni tous les siens à l’incorporisation matérielle qui fait aujourd’hui son supplice et son châtiment, eut deux facultés intellectuelles inhérentes à son être, lesquelles étaient vraiment les deux sexes figuratifs réunis en sa personne, mentionnés dans la Genèse, dont les traducteurs et les interprètes ont si complètement matérialisé les expressions dans les chapitres suivants, qu’il est presqu’impossible d’y connaître aucunes vérités fondamentales. Car par l’intelligence dont le siège réside nécessairement dans la tête, il pouvait, comme il peut encore, connaître et adorer son créateur, et par la sensibilité qui est en lui l’organe de l’amour et dont le siège principal est dans le cœur, il pouvait l’aimer et le servir, ce qui complétait le culte d’adoration, d’amour et de gratitude qu’il lui devait en esprit et en vérité. »

« Lire le Traité, vivre la réintégration« … Dit Jean-Baptiste Willermoz. Martines de Pasqually ne dit autre chose. Ni Saint-Martin, ni aucun théosophe, ni aucun initié de quelque sorte. Mais Martines le dit en son langage et, quant au bon usage du Traité, que ce volume offre à l’écoute et à la traduction des amateurs, vrais philosophes, il sied que sa voix soit ici prépondérante, et conclue :  » J’ai toujours dit que tout homme avait devant lui tous les matériaux convenables pour faire tout ce que j’ai pu faire dans ma petite partie. L’homme n’a toujours qu’à vouloir, il aurait puissance et pouvoir [2]. » Sans oublier que  » la chose est quelquefois dure pour ceux qui la désirent trop ardemment avant le temps [3]. »

Source : Loge d’Etude et de Recherche A Tribus Oculis

Notes.

1. In Traité de la Réintégration, édition Dumas. Introduction de Robert Amadou.

2. Lettre à Willermoz, en date du 19 septembre 1822, in Traité de la Réintégration, édition Dumas. Introduction de Robert Amadou.

3. Lettre à Willermoz, du 7 avril 1770, in Traité de la réintégration, édition Dumas. Introduction de Robert Amadou.