Régime Écossais Rectifié

La Profession du Régime rectifié doit-elle disparaître ?

In Codes de 1778, Convent des Gaules, Doctrine, Franc-maçonnerie, Histoire, Jean-Baptiste Willermoz, Martinès de Pasqually, Ordre, Réforme de Lyon, Régime Ecossais Rectifié, Réintégration, Religion on 7 mars 2013 at 23:59

Sceau GP II

A propos d’un article de Pierre Noël sur la Profession

dans Renaissance Traditionnelle.

La dernière livraison de la revue Renaissance Traditionnelle, n° 168 octobre 2012, (pp. 231-267), propose un article intitulé : « La Profession » sous la signature de Pierre Noël. Ce sujet, plus qu’aucun autre, est évidemment de nature à intéresser les maçons du Régime rectifié, et il est donc normal que nous nous soyons penchés sur cette analyse afin d’examiner ce que contient ce texte, d’autant que les études sur la classe « non-ostensible » du système fondé par Willermoz ne sont pas excessivement nombreuses, ce qui est sans doute conforme au caractère secret qui caractérise ces domaines.

a) Place de la Profession au sein du Régime rectifié

L’article de Pierre Noël débute par un court exposé historique de la Profession, montrant en quoi elle se rattache, du moins pour sa forme, à la Profession de la Stricte Observance, d’où elle tire d’ailleurs son nom, mais en substituant à ce qui était un engagement définitif envers l’Ordre et une déclaration d’adhésion à la foi chrétienne, un enseignement tiré des thèses de Martinès de Pasqually.

Ce travail, extraordinaire d’intelligence et de patience, fut l’œuvre de Jean-Baptiste Willermoz, et devint quasi « officiel », lors du Convent des Gaules en 1778, au moment où fut institué l’Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte.

L’enseignement de la Profession, soutenait Willermoz, « …est une initiation particulière qui consiste en diverses instructions écrites dans lesquelles on développe les principes et les bases fondamentales de l’Ordre, et dans lesquelles on explique les emblème, symboles et cérémonies de la Maçonnerie symbolique. » [1]

On comprend ainsi que cet enseignement occupe une place décisive et centrale dans la compréhension de ce que représente le Régime rectifié sur le plan initiatique. Cela semble évident.

b) Une bonne mise en lumière du caractère non-dogmatique de la Profession

Pierre Noël, voit bien, et démontre clairement dans son article, que cet enseignement, s’il est basé sur le christianisme, néanmoins les prêtres et l’Eglise l’ignorent puisqu’ils « ont perdu tout sens de l’ésotérisme depuis des siècles » (p. 244), soulignant que les mots « Christ » et « christianisme » (de même que « religion chrétienne ») « sont absents des 42 pages manuscrites des Instructions aux Grands Profès » (p. 250), tout en rajoutant que seule la croyance en Dieu et l’immortalité de l’âme est exigée au sommet de l’Ordre, la sainte religion chrétienne étant mentionnée dans le serment « mais sans référence aux dogmes » ( p. 249).

Tout ceci est parfaitement exact, et conforme aux Articles 14 et 16 des Statuts et Règlements de l’Ordre des Grands Profès, dont est en effet, absente toute demande d’adhésion aux dogmes de l’Eglise et des conciles.

On appréciera ainsi à ce titre, le rappel des termes de la lettre de Willermoz datant de 1807 [2], qui ne peuvent que surprendre ceux « qui ne voient dans le RER que sa connotation chrétienne » (p. 263), puisqu’il est affirmé dans ce courrier que les enseignements de la  Profession « ne peuvent servir à qui se contente de le religion traditionnelle, pas plus qu’à celui qui ne jure que par l’enseignement de l’Eglise » (p. 263), mais « sont utiles voire nécessaires aux tièdes, à tous ceux qui croient vaguement en Dieu sans être autrement convaincus des enseignements et dogmes de l’Eglise. » (Ibid.).

c) Méconnaissance de la doctrine de la Profession

Plus délicats les autres points abordés dans cet article sur la Profession.

Si le copier/coller des 40 articles des Statuts et Règlements (pp. 244-257), est d’un intérêt relatif pour le sujet de la nature de la Profession, la méconnaissance de ce que représente l’enseignement doctrinal de la classe non-ostensible, va se révéler fatale au raisonnement développé par Pierre Noël.

En effet, si Pierre Noël admet bien que « le RER est remarquablement bâti au tour de la doctrine ésotérique de Martines » (p. 242), c’est pour étrangement mettre rapidement en garde sur le fait que Martinès n’est pas un  « maître non exclusif », et que son enseignement ne « dépasse guère Plotin et les gnostiques » (p. 243).

A partir de ce jugement, aussi hâtif que partial, est ainsi entièrement évacuée de l’article, qui aurait pu être intéressant, la dimension théorique de la doctrine de la Grande Profession, dont les propos de conclusion vont montrer qu’à partir de cet oubli important – qui touche d’ailleurs la quasi totalité des structures qui aujourd’hui pratiquent le Rite écossais rectifié – on ne peut qu’aboutir à une totale incompréhension de ce que signifie du point de vue initiatique le système édifié par Willermoz au XVIIIe siècle.

Certes sont bienvenues les explications sur la fabrication d’une Grande Profession imaginaire, à caractère liturgique et sacerdotal, par Robert Ambelain (des extraits du rituel sont reproduits page 260 ss.), et elles peuvent s’avérer bénéfiques puisque faisant apparaître les confusions – bien en rapport avec l’esprit qui dominait au milieu du XXe siècle en ces domaines – qui depuis n’ont eu de cesse de croître, au point de faire surgir des dizaines de lignées d’une pseudo-Profession apocryphe qui a proliféré de façon exponentielle en milieu maçonnique, quoiqu’on puisse noter une surprenante croyance en la qualité de Grand Profès de Georges Bogé de Lagrèze, une fois Grand Profès en 1932 (p. 258), une autre foi en 1937 (p. 258, note 42), alors que cette qualité de Profès, douteuse, n’a jamais pu être ni renseignée ni établie ?

Mais le plus problématique, pour le moins, se trouve dans la conclusion de cet article (« VII. Une réflexion finale »), qui synthétise les propos parsemés à plusieurs endroits du texte, et dont une phrase en est le parfait résumé : La Grande Profession a-t-elle encore un sens ?

d) Peut-on encore adhérer à la doctrine du Régime rectifié ?

Tout provient, nous l’avons déjà dit, de la méconnaissance, volontaire ou involontaire, de Pierre Noël à l’égard de ce que représente, sur le plan théorique, l’enseignement de la Grande Profession, considérant que « personne n’est prêt à adhérer à la doctrine de Martines », pour la simple raison qu’elle est « l’expression mythologique de la veine des écrits apocalyptiques des premiers siècles, des manuscrits de Nag-Hammadi », ceci aboutissant à un  jugement brutal : « A quoi bon, dès lors, établir une classe secrète, si cela ne sert qu’à transmettre un savoir mort ou à satisfaire la convoitise de chasseurs de ruban ? » (p. 262).

On perçoit bien le caractère terriblement destructeur pour le Régime rectifié d’un tel raisonnement arbitraire, refusant, par l’effet d’un a priori partial envers l’enseignement doctrinal de l’Ordre, que l’on puisse de nos jours conférer un quelconque crédit aux Instructions secrètes, regardées comme «un savoir mort» (sic !). Pierre Noël écrit donc logiquement : « Ne peuvent adhérer à la position de Willermoz que ceux qui lisent les Instructions au premier degré, les acceptent à la lettre, y croient et se les incorporent comme parole d’évangile ou vérité scientifique (au sens que le patriarche lyonnais donnait à ce terme). » (p. 264).

Pourtant, quoique puisse en penser Pierre Noël, et sans d’outre bien d’autres avec lui, tel était bien le souhait du fondateur du Régime rectifié, puisque en effet : « Jean-Baptiste Willermoz partait du principe que l’enseignement des instructions étaient vérité factuelle, incontestable et non expression symbolique ! » (p. 263). Il était donc bien question d’accepter les Instructions comme l’expression de la vérité initiatique par excellence pour les Frères de l’Ordre, selon ce que déclarait positivement Willermoz : « La doctrine des Grands Profès […] n’est point un système hasardé arrangé comme tant d’autres suivant des opinions humaines ; elle remonte…jusqu’à MoïseLes Instructions sont un extrait fidèle de cette Sainte Doctrine parvenue d’âge en âge par l’Initiation jusqu’à nous.» [3]

Mais Pierre Noël, qui n’hésite pas à mélanger les questions et s’engage dans des amalgames à l’équilibre, disons « hasardeux » pour rester charitable, signale que  « La Profession peut même servir de marchepied aux grades coen qui conduisent à la pratique de ce qu’il faut bien appeler de la magie, malgré les dénégations des thuriféraires » (p. 264). Dès lors pour lui s’impose une conviction dont il tente de convaincre son lecteur, en une formule stupéfiante qui frise avec la caricature : « Qui peut donc adhérer aux Instructions de Martines revues par Willermoz ? » (ibid.).

On le voit, par ignorance de ce que représente effectivement, dans sa richesse herméneutique, sa profondeur initiatique et sa perspective spirituelle, l’enseignement doctrinal de la Profession, réduit en une phrase à « l’expression mythologique de le veine des écrits apocalyptiques des premiers siècles, des manuscrits de Nag-Hammadi », Pierre Noël aboutit à une position qui est la suivante : « A quoi bon dès lors constituer un collège élitiste et secret, dans le seul but, la seule fonction, serait d’étudier et de commenter un texte qui relève de l’épistémologie, sinon de l’archéologie de la pensée ? » (p. 264).

Conclusion : faut-il vraiment que disparaisse la Profession ?

On ne saurait certes affirmer proposition plus contraire à l’esprit du Régime rectifié, plus inexacte sur le plan théorique, plus erronée par rapport à ce que représente l’œuvre réalisée par Jean-Baptiste Willermoz, car le système issu de la Réforme de Lyon a tout de même était conçu, il semble vital de le rappeler, pour être le dépositaire de la doctrine de la réintégration au moment où l’Ordre des élus coëns disparaissait, ainsi que le précisa fort justement en son temps Robert Amadou : « Le but de Willermoz était donc de préserver la doctrine dont Martines de Pasqually avait été, selon que ce dernier lui avait enseigné, l’un des relais seulement ; maintenir, quand sombrait l’ordre des Elus Cohen, la vraie Maçonnerie selon le modèle que Martinès de Pasqually lui avait révélé comme l’archétype et que garantit une conformité doctrinale avec la doctrine de la réintégration. » [4]

Il convient donc d’y insister une fois encore : dépossédé de l’enseignement des Instructions secrètes, le Régime rectifié est vidé de son sens et de son essence, car tous ses mystères, la valeur de ses loi numériques, la signification de ses Instructions à tous les grades, ses symboles ainsi que l’ensemble de son architecture spirituelle, ne trouvent leur explication uniquement, et nulle part ailleurs, que dans la doctrine de la classe non-ostensible.

Mais au fond Pierre Noël, qui pourtant ne fait pas de l’humour noir, a raison : « A quoi sert de conserver un grade à la recherche de sa raison d’être puisque… il n’en est pas un ? »

Et il vrai, et sur ce point nous sommes, quoique paradoxalement, en parfait accord avec Pierre Noël, puisque la distance est devenue objective et réelle aujourd’hui avec l’enseignement du Régime, il est donc absolument inutile que les formes contemporaines sous leurs diverses désignations qui pratiquent le rectifié, s’encombrent de connaissances qu’elles ne comprennent plus, ou auxquelles elles ne souhaitent pas adhérer, en s’alourdissant d’une classe qui ne leur est d’aucune utilité.

Certes l’article de Pierre Noël se conclut par des hypothèses, dont l’une consiste à suggérer que cette Profession devienne une sorte de lieu de rencontre discret réservé aux dignitaires rectifiés, leur permettant de dépasser les limitations obédientielles : «le but réel pourrait être … de permettre à des dignitaires de haut niveau de se rencontrer en toute discrétion, quels que soient leurs obédiences et grands prieurés…» (p. 264).

Tout ceci donne au final des propositions qui ne sont pas très sérieuses, et surtout totalement éloignées de l’esprit du système willermozien.

«La question [qui] demeure » (p. 264), pour reprendre l’ultime phrase de cet article, c’est-à-dire la question authentique car essentielle pour la perspective initiatique de l’œuvre édifiée au XVIIIe siècle par Jean-Baptiste Willermoz, est en réalité la suivante : que deviendrait le Régime rectifié sans l’enseignement doctrinal de l’Ordre ?

La réponse est très simple, mais assez désespérante : un rite maçonnique réduit à l’état de vestige, une ruine vénérable, une enveloppe creuse, morte et vide…en réalité un sépulcre.

Il serait de la sorte infiniment prudent, avant que de s’aventurer dans des conclusions trop rapides sur un sujet qui mérite d’être étudié avec grande attention, et dont ce récent article de Pierre Noël publié dans Renaissance Traditionnelle n’évite malheureusement pas l’écueil, de se remettre en mémoire le solennel avertissement de Willermoz : « Cette Doctrine a toujours été la base des Initiations (…) mais cette science mystérieuse et sacrée, la connaissance en est un crime pour ceux, qui négligent d’en faire usage…. » [5]

Notes.

1. J.-B. Willermoz, Lettre à la Triple Union de Marseille, 1807 (« article secret à ma lettre du 1er septembre 1807 », [° 173], BNF, fm 292.

2. Ibid.

3. Jean-Baptiste Willermoz, Statuts et Règlement de l’Ordre des Grands Profès, Ms 5.475, BM Lyon.

4. R. Amadou, Martinisme, CIREM, 1997, p. 36.

5. Jean-Baptiste Willermoz, Instructions secrètes des Chevaliers Grands Profès, fonds Georg Kloss, Bibliothèque du Grand Orient des Pays Bas, à La Haye [1er catalogue, section K, 1, 3].

Publicités
  1. […] l’élaboration de son système initiatique, qui en fera un élément majeurs de la doctrine de la Grande Profession, s’appuyant, entièrement, sur la conception augustinienne pour développer sa théorie de la […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :